The Swapper

the-swapper-cover

Je pense pouvoir rendre justice à l’œuvre de Facepalm Games. Je pense pouvoir dire en quelques paragraphes ce qu’il contient, ce qu’il fait, ce qu’il donne à voir, ce qu’il donne à entendre, ce qu’il donne à comprendre. Je pense pouvoir faire ça. J’ai en revanche un doute plus que sérieux sur ma capacité à vous expliquer pourquoi c’est un jeu qui m’a profondément touché et ému. Je me dois cependant d’essayer, par respect pour les développeurs et parce que je me vois de toute manière difficilement rendre simplement compte de ce qu’est The Swapper sans y adjoindre l’amour que je lui porte désormais. Le titre est sorti en 2013 sur Steam et n’a pas eu la gloire d’autres titres indépendants de sa catégorie. Sa catégorie, c’est celle du jeu de plateforme plutôt orientés sur la réflexion et la résolution de puzzles que sur l’habileté. Après des Braid, Limbo ou Fez, je peux concevoir qu’il ne semble que surfer sur une mode. Je commencerais mon plaidoyer par cet argument : quand bien même il le ferait, cela serait fait avec élégance.

.

2014-02-06_000112Je me lance forcément sur sa distinction visuelle. The Swapper est des rares représentants vidéoludiques d’une technique d’animation déjà peu orthodoxe dans le cinéma : le stop-motion. Si vous appréciez L’Étrange Noël de Mr Jack, James et la Pêche Géante ou les productions de chez Aardman comme Wallas et Gromit, vous avez vos exemples cinématographiques. The Swapper est donc composé d’éléments réels, de maquettes et de pâte à modeler pris en photo et rendu à l’écran avec une couche d’effets spéciaux. The Swapper a un rendu tout simplement bluffant. Hyper-réaliste techniquement donc tout en étant parfaitement fantasmé. En sus de cette technique unique, le titre expose des jeux de lumières réfléchis et toujours pertinents. Le travail de mis en scène, de choix de focal et de largeur des plans est admirable. Le premier pas dans l’univers du titre est donc ferme et volontaire. C’est une entrée en matière exemplaire.

La musique se fait entendre depuis le premier plan de la première cinématique et elle est prenante sans jamais être envahissante. Un compromis toujours complexe à trouver pour les jeux se voulant intimiste et oppressant. Encore une fois, c’est artistiquement réussi et ce pour une bonne raison : Carlo Castellano à qui l’on doit cette bande sonore n’est pas simplement compositeur, mais également sound-designer. Son travail de composition est donc lié à l’expérience de jeu. Je ne le rappellerais jamais assez, un jeu se déroulant dans un univers spatial, plus qu’un autre, ne peut pas rater son ambiance sonore au risque de compromettre l’entièreté de l’expérience de jeu. The Swapper ne loupe pas cette marche décisive et offre en terme auditif autant d’émerveillement en musique qu’en bruitage. Ce sont des mélodies au piano pour la musique et des sons qui résonnent ou s’étouffent judicieusement pour les bruitages. Si vous aimez 2001, L’Odyssée de l’Espace ou Gravity, nul doute que certaines séquence de The Swapper vous toucherons directement.

2014-03-03_00028

(cliquez pour zoomer) L’unique mécanique de jeu est suffisamment solide, poussée et renouvelée par quelques contraintes pour avoir un vrai intérêt ludique. Et puis elle a un intérêt certain pour la narration…

Mais l’enrobage esthétique n’est pas suffisant pour expliquer pourquoi celui-là et pas un autre. Pourquoi après ces six heures nécessaires à finir le jeu, ai-je eu le sentiment d’avoir vécu l’un des moments les plus poignants de ma vie ludique ? La mécanique de jeu n’y ai pas étrangère. The Swapper, c’est l’échangeur, si on le traduit littéralement. Il s’agit d’un objet permettant de dupliquer le héros, de le cloner physiquement à l’endroit de son choix. Le clone, une fois créé, bouge en parfaite harmonie avec son créateur. En vérité, il bouge en parfaite harmonie avec celui qui dirige ce ballet, en parfaite harmonie avec celui qui est dirigé par le joueur. Car le joueur peu swapper, échanger son enveloppe corporelle pour celle d’un des clones qu’il vient de générer. Il y a évidemment quelques complications. Certaines lumières peuvent empêcher de créer des clones (les lumières bleues) et d’autre de s’y échanger (les lumières rouges). Les casses têtes sont vraiment ingénieux et la difficulté est impeccablement réglée. On peut buter sur une énigme, mais jamais au point d’avoir envie de régler l’affaire par une aide d’Internet. Il suffit d’analyser réellement la situation et ce qui est à notre disposition pour parvenir à se sortir d’un problème épineux. Seulement mon attachement à la mécanique de jeu ne s’arrête pas au simple défi qu’elle propose. La mécanique a ceci de particulier qu’elle oblige à sacrifier des clones ou son ancienne enveloppe pour la complétion des énigmes. Sauter dans un gouffre n’est pas un suicide, c’est un meurtre. On saute, on se recréé proche du sol, on s’échange et on écoute son ancien corps se fracasser à côté du clone fraîchement généré. L’acte semble banale, dicté par une règle de jeu. Dès le début de son utilisation, j’ai malgré tout ressenti un malaise à l’appliquer, ne comprenant pas vraiment la nature des clones présentés dans ce drame.

2014-02-06_000114

Du début à la fin, il y a cette violence très froide, distante et banale dans la mort des clones pour le bien de la progression.

C’est ici que se joue mon amour pour ce jeu. The Swapper est un drame, au sens cinématographique et non théâtral du terme. The Swapper raconte l’histoire d’un petit homme qui atterrit sur une planète et trouve le swapper. Il l’utilise, comme le joueur, pour progresser sans réellement se soucier de ce qu’il laisse derrière lui ou de ce qui se vaporise quand il passe une des lumières qui font disparaître les clones créés dans une pièce. Puis il finit par être téléporté sur un vaisseau où une demoiselle lui parle de manière énigmatique et où de simple pierre semble transmettre des messages. C’est ainsi que The Swapper entre dans une réelle dimension artistique qui est autre qu’un simple plaisir esthétique et ludique, certes louable et souvent loué. Il y ajoute, sans la forcer à danser devant le joueur, une réflexion vieille comme les sciences humaines sur la réalité physique et métaphysique de la conscience. Le swapper, cet objet dont ne saura jamais vraiment qui l’a créé ne ferait en fait que transférer la conscience d’un individu d’une enveloppe corporelle à une autre. Le souci, c’est qu’on ne connaît pas la nature de cette conscience et on ne sait jamais si ce qu’on laisse derrière, les clones, les enveloppes corporelles ne sont qu’enveloppes ou contiennent une part de l’âme humaine qui ne se transfert pas via le swapper. Toute la réflexion se mènera en parallèle des découverte que l’on fera sur les watcher, un type d’intelligence qui met en perspective notre vision de la vie, au sens scientifique du terme. Je n’en dirais pas plus sur la trame qui mérite d’être visitée et découverte par une traversée du jeu et non par un simple résumé. Tout ce que j’en rajouterais c’est qu’elle tient ses promesses sans jamais donner de réponse précise et se finit sur un choix simple mais magistralement amené. Un équilibre difficile à tenir en science-fiction.

2014-02-06_000113

Je peux tout de même toucher un mot ou deux sur la narration. Elle est à mon sens exemplaire. Il y a un peu d’exposition. On la trouvera notamment à travers quelques rares séquences cinématiques qui restent dans le style graphique et de mise en scène générale du jeu, en 2D. Comme pour les parties purement ludiques, ces quelques moments où le joueur est dépossédé des contrôles conservent une maîtrise d’utilisation des plans. En réalité, ce qui maintiens l’attention, c’est la qualité des doublages tout simplement. Le jeu ne montre jamais les visages ou même de réels gros plans de ses personnages de pâte à modelé. Pourtant l’émotion passe. L’autre moyen d’exposition classique est le système d’entrée dans un journal numérique. On lit régulièrement des bribes d’échanges de mails entre travailleurs de la station Theseus où se déroule le jeu et on passe devant des pierres qui semblent nous parler. Ce qui qualifierait le mieux l’exposition narrative de The Swapper, c’est l’économie. Alors que la plupart des jeux forcent le joueur à avaler beaucoup d’éléments historiques de l’univers qu’il visite, The Swapper donne juste ce qu’il faut, pas plus. On n’est jamais abreuvé à plus soif de dialogue ou de lecture et pourtant on sait bien assez pour réfléchir intensément sur ce qui est proposé scénaristiquement.

L’outil narratif central reste évidemment le gameplay. J’ai déjà évoqué le léger malaise qu’il me provoquait par sa simple nature : il banalise la mort d’enveloppe corporelle humaine. Mais surtout, il est brillant pour explorer l’histoire et renforcer la réflexion philosophique (n’ayons pas peur du mot). La structure du jeu qui s’apparente un peu à celle d’un Metroid où les combats auraient été remplacés par des puzzles permet également de maintenir cette ambiance pesante rappelant les classique de la science-fiction claustrophobique comme Alien, Prometheus, ou 2001 que j’ai déjà cité plus avant. Elle permet aussi de ne pas rester bloqué sur une énigme et de progresser jusqu’à un certain point. En somme, le jeu demande régulièrement un certain nombre d’orbes d’énergie, sorte de fusibles pour activer des mécanismes, que l’on obtient en résolvant un puzzle. Il y a toujours un peu plus de puzzle débloqués que nécessaire pour le mécanisme…sauf pour la dernière action du jeu qui réclame d’avoir résolu tous les puzzles. Dernière chose sur le gameplay et son lien à l’histoire ; on pourrait évidemment trouver parfaitement incongru la disposition des pièces et des puzzles. On pourrait également contre-argumenter en rappelant que la station était normalement vastement peuplée : les puzzles n’en étaient probablement pas quand plusieurs personnes capable de bouger indépendamment les unes des autres arpentaient les lieux. Je pense malgré tout que, si ça n’est pas impertinent, c’est un peu au-delà du nécessaire de réfléchir à cette chose parfaitement terre à terre.

.

Je vais en finir avec cette critique. J’aimerais parler d’énormément de détails qui m’ont touchés mais je m’abstiendrais. Si précision il doit y avoir, cela se fera en commentaire. The Swapper est l’un des plus beaux jeux auxquels j’ai pu jouer. Je le mets dans la même case que Shadow of the Colossus, pour des raisons assez similaires. Il brille dans tous les compartiments esthétiques, possède une mécanique de jeu solide et un scénario qui ne s’acharne pas à se jeter au visage du joueur tout en proposant de vraies émotions, une fin satisfaisante et ouverte, et une réflexion philosophique ni boursouflée ni inutile. C’est un jeu sans fioriture, sans trop qui a tout compris à son format et ce qu’il voulait raconter et faire jouer. UN CHEF-D’OEUVRE.

2014-02-06_000115

Publicités

5 réponses à “The Swapper

  1. La thématique des clones, j’ai tout de suite pensé au film « Le Prestige » qui l’aborde partiellement.
    En tout cas, ça donne envie. 🙂

  2. Pareil, t’as réussi à me convaincre d’y jouer… Et effectivement, c’est un très bon jeu, avec une esthétique très particulière et (malheureusement) assez peu représentée. Merci à toi, et au Humble Bundle 😀

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s