Metal Gear Solid V: Ground Zeroes

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Il y a finalement peu de séries pour lesquelles je suis condamné à inlassablement acheter chaque nouvelle addition. Il y en a quatre à vrai dire : Grand Theft Auto, Tomb Raider, Resident Evil et Metal Gear Solid. Ces quatre licences s’étendent sans jamais trouver le moyen de s’arrêter. Parfois avec un talent certain grâce à de longues années de réflexion et de développement : on pensera ici avant tout à Grand Theft Auto. Parfois moins brillamment, la faute à une politique éditoriale trop insistante sur le caractère rentable de la dîtes licence : on pourra plutôt pointer du doigt les hauts et bas de Resident Evil. Je pensais jusqu’à présent que Metal Gear Solid était dans la première catégorie pour la simple raison que Hideo Kojima est l’un des seuls artistes à parvenir à faire des jeux triples A en gardant une véritable âme créative. Malheureusement, il a bien fallut que l’appât du gain fasse surface et gâche la fête.

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L’ultime édition! Jusqu’à la prochaine…

On pourrait pointer du doigt que Metal Gear est déjà une série qui est usée jusqu’à la moelle sur le plan strictement commercial. Metal Gear et Metal Gear 2 : Solid Snake ont été portés un nombre incalculable de fois. Metal Gear Solid a eu droit, à l’instar de Resident Evil, à une seconde version plus-mieux-mieux dès l’époque PlayStation, intégrant des missions supplémentaires dans un univers de réalité virtuelle. Le jeu a ensuite été refait sur GameCube, dans la fameuse version Twin Snakes. Metal Gear Solid 2 et 3 ont également eu des versions améliorés, remplaçant leurs sous-titres respectifs par Substance et Subsistance lors de l’ajout des missions VR. Ces mêmes jeux ont été portés en version haute définition, accompagnés de Peace Walker le volet canonique sur PSP, il y a un ou deux ans. Le troisième volet a même eu le droit à sa version 3DS. L’ensemble de la saga compte d’innombrables rééditions qui définitivement ne sont pas l’apanage de Capcom. Il reste qu’en terme créatif, Metal Gear et en particulier sa partie Solid est un petit miracle. Il n’y a eu jusqu’à présent six épisodes depuis 1999, si l’on omet pas Portable Ops et surtout Peace Walker. Malgré ce nombre qui pourrait paraître impressionnant, il s’agit d’une saga dont la qualité ou plus généralement la charge artistique n’a pas diminué au fil des années. C’est une saga qui a toujours eu à cœur de se saisir de certains sujets – privatisation des armées, menaces nucléaires, génétique, manipulation de masse – en omettant jamais le support du message et le cœur du jeu. On pourrait, bien évidemment, discuter des heures des différentes qualités et des défauts de l’œuvre de Kojima, mais le résultat est là : MGS c’est une œuvre et c’est une vie entière d’un artiste. Colossale, ambitieuse, imparfaite, redondante parfois mais une œuvre tout de même, jamais mangée au moment de la création par le mercantilisme qui l’entoure. Quand un Metal Gear Solid arrive, c’est un événement. C’est à cause de ce contexte qu’une critique de Metal Gear Solid V : Ground Zeroes est bien malaisée. Parce que Ground Zeroes renferme tout ce qu’il y a de malsain dans l’industrie vidéoludique actuellement. Pas au niveau de son contenu intrinsèque mais bien au niveau de sa forme objective. Ground Zeroes est le début d’un jeu vendu à 20$1 et dont la suite n’a pas encore de date de sortie fixe. Il ne s’agit pas de blâmer la valeur du jeu dans un rapport strictement quantité versus prix. La question n’est pas de savoir si la sacro-sainte durée de vie est suffisante pour l’argent demandée. Non, la question est à la fois plus simple et plus complexe : est-ce que Ground Zeroes est une bonne expérience pour le format proposé ?

Je pourrais vous citer littéralement des dizaines d’œuvres dans des médias différents à m’avoir transporté en deux heures pour une vingtaine de dollars. The Prestige, mon film fétiche dure 130 minutes. Le DVD m’avait coûté 20€ et le Blu Ray cinq de plus. Gone Home, mon coup de cœur absolu de l’année 2013 ne s’étend pas au-delà d’une paire d’heures – peut-être un peu plus en traînant dans la maison – et son prix d’entrée est également de 20€. My Head Is An Animal, cet amour d’album du groupe islandais Of Monsters And Men dure une petite heure et coûte une dizaine d’euros. Inversement, je pourrais citer des titres étonnamment peu chers voire parfaitement gratuits renfermant des heures de plaisir dans tous les médias comme Starbound ou Minecraft, mais je vais arrêter l’énumération là. Mon point est le suivant : ce n’est pas la durée de vie d’un jeu en elle-même qui compte, c’est son rapport avec jeu et ce qu’il propose qui a de l’importance. Je ne voudrais pour rien au monde que The Swapper soit plus long qu’il ne l’est parce que l’expérience n’aurait pas le même caractère et le titre traînerait en longueur inutilement : ses six heures sont la quantité nécessaire à la qualité du titre. Inversement, le principe d’exploration dans un terrain vaste d’un Skyrim n’a pas tellement de sens si le joueur est à cours de choses à faire en une poignée d’heures. C’est donc là que se situe le problème principal de Ground Zeroes : son format n’est tout simplement pas adapté à l’expérience de jeu. Ground Zeroes n’est pas un jeu fini et capable de se tenir seul.

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Ground Zeroes est un prologue. Je n’irais pas jusqu’à le qualifier de simple démonstration, en ce sens qu’il n’est pas de limite à ce que l’on fait dans cette partie du jeu qui soit une limite du jeu en lui-même. Lorsque le joueur est enjoint à rester sur le cadre de la carte pour la mission par exemple, c’est une limite du jeu et non une limite posée dans le but de conserver du contenu qui ne sera accessible que pour une version finalisée. Mais c’est un prologue tout de même. Ground Zeroes n’a aucun sens seul et n’est que l’amorce d’une histoire bien plus large. Il fait montre d’une présentation absolument incroyable de ce que sera The Phantom Pain – et je vais bien entendu y revenir – cependant l’amertume et la frustration demeure en parallèle de la joie d’enfin toucher de nouveau à un grand Metal Gear Solid, six années après un Guns of the Patriot en demie-teinte.

Le fait que je passe autant de te temps à discuter simplement du format du jeu, de sa politique éditoriale est le signe qu’elle est envahissante pour l’œuvre elle-même. Je n’ai généralement pas de recommandation particulière en terme de prix, estimant que chacun à les dépenses qu’il peut. J’encourage parfois à l’achat quand le prix me semble vraiment bas, mais d’une manière général, je ne fait que dire si le jeu m’apparaît bon ou pas. Lorsqu’un jeu se voit phagocyté par la façon dont il est vendu, c’est généralement que le produit a pris le pas sur l’œuvre, ce qui est à mon sens le cas ici. Pour autant (copyright JulienC)…

…ce qui est présent sur le disque est hallucinant en terme qualitatif. Ground Zeroes annonce le chef-d’œuvre absolu de Hideo Kojima. Ni plus, ni moins. Les premières vidéos de The Phantom Pain (surtout) avaient donné un ton, mit une bonne gifle pour la qualité technique bien entendu, mais surtout la maestria de la mise en scène et la promesse d’ouverture. On pouvait pourtant craindre quelque peu la partie ludique suite aux vidéos de jeu de Ground Zeroes qui faisaient un peu peur quant à l’IA et surtout  »l’occidentalisation » des mécaniques de jeu. Croyez-moi, il n’en est rien. Ground Zeroes fout une claque magistrale à toutes les productions se qualifiant de jeux d’infiltration que l’on a pu voir chez les triples A depuis au moins Splinter Cell : Chaos Theory.

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En terme de prise en main, le jeu poursuit la quête de fluidité engagée par Guns of the Patriot. Se mouvoir n’est plus un problème grâce à une palette de mouvements à la fois simple et riche. Debout, accroupi ou allongé ; on a la possibilité de changer très rapidement d’une position à l’autre. Le jeu propose également un saut – que l’on apercevait dans la longue bande-annonce de The Phantom Pain à l’E3 2013 – qui permet de se jeter au sol. Les mouvements sont à la fois précis et réactifs, un équilibre souvent complexe à obtenir. Pour ce qui est de la visée, on a le choix entre une caméra à l’épaule classique lorsque l’on arme et une vue à la première personne lorsque l’on ajoute une touche – que l’on ne maintien pas…contrairement aux anciens volets. Les sensations de tirs sont véritablement excellentes grâce notamment aux animations travaillées.

Cette souplesse de jouabilité se retrouve dans les mécaniques de jeu. Le titre tient pratiquement d’un croisement entre Hitman – les bons épisodes comme Silent Assassin ou Blood Money – et Metal Gear Solid. Le terrain est ouvert, bien qu’un peu réduit et les solutions létales comme indolores sont jouissives à déployer. On retrouve la créativité si plaisante dans Metal Gear Solid 2 et 3 à un détail prêt : les solutions gagesques comme le carton ou les livres pornographiques ont été évacuées pour que le jeu reste aussi grave que son propos. Cela manquera à certain, mais la contrepartie me semble plus que louable. L’ajout des véhicules est bienvenu. Le nouveau système de carte est intelligent : on vise avec attention un garde, une caméra ou un véhicule et celui-ci apparaît sur la carte en temps réel dans sa dernière position connue. Si l’option est activée on a même la possibilité de voir les gardes à travers les murs, ce qui n’est pas forcément une grande facilité de jeu. Pour cause, Ground Zeroes est dur et ça fait du bien.

La raison principale à cela, c’est l’Intelligence Artificielle qui se paye une progression fantastique qui fait passer tous les autres PNJs de jeux d’infiltration pour des bouffons. Dans Ground Zeroes, les soldats ne sont pas forcément extrêmement intelligents. Sauf qu’ils voient loin, voire très loin lorsque l’on est de jour et surtout ils sont très prudents et ne chargent pas tant qu’ils ne sont pas en surnombre ou acculés. Par exemple, si un garde pense avoir aperçu quelque chose, il va prévenir le QG qu’il part vérifier ce quelque chose ; s’il ne fait pas de rapport dans les secondes qui suivent, des renforts viendront vérifier la zone. Le joueur a en échange un autre moyen d’attirer les gardes sans qu’ils ne soupçonnent quoi que ce soit : il suffit de prendre un autre garde en otage et de l’obliger à attirer ses amis. La prise d’otage grâce au CQC retrouve au passage la fluidité de Peace Walker sans être aussi facile que ce dernier. En clair l’IA est très bonne, montre un réel progrès qu’on avait pas vu depuis des années et est accompagnée d’excellentes idées de jeu pour la contrecarrer. Idées dont je suis loin d’avoir fait le tour moi-même. C’est la nouvelle qui fait un bien fou : Ground Zeroes est le jeu d’infiltration exigent que l’on attendait depuis Hitman : Blood Money et Splinter Cell : Double Agent. Vous allez vous faire repérer, c’est sûr et certain et vous allez trouver des solutions et prendre plaisir à le faire. Le jeu demande de la patience sans jamais être ennuyeux. Les gardes sont surprenants en plus d’être patients donc. Brillant comme la technique.

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Il me semble forcément évident de rappeler que le Fox Engine est une bénédiction divine. Soyons clair, sur console d’ancienne génération, le jeu est un peu crénelé, a une distance d’affichage légèrement réduite – pas suffisamment, fort heureusement, pour que l’on prenne des balles d’ennemis qu’on ne voit pas sans zoomer – et de textures parfois très disgracieuses. Tout cela, le jeu le compense avec ses animations juste bluffantes qui à mon sens sont les meilleures que j’ai vu sur cette génération avec celles de Grand Theft Auto V. Mais surtout grâce à ses éclairages, ses effets et la qualité indéniable des modèles 3D. Non seulement tous les personnages sont très bien modélisés, mais surtout le jeu parvient à trouver un cachet étrangement photo-réaliste de nuit comme de jour par un  »simple » dosage de sa photographie. Très personnellement, je le compte parmi les plus beaux jeux de la génération HD en terme de ressenti global. Si vous avez l’occasion d’y jouer sur PlayStation 4, l’aspect est largement affiné et le nombre d’images par seconde est doublé.

Cette technique est en plus à la hauteur d’une direction artistique épatante. Je parlais de la photographie ; sur ce point, il faut être honnête. Si les lens-flare Abramsien sont votre pire cauchemar, vous devriez sans doute rester le plus loin possible de Ground Zeroes – et potentiellement de The Phantom Pain – tant l’effet est présent continuellement. Étant moi-même amateur de cet effet stylistique, je ne suis pas particulièrement rebuté par la méthode, mais ça demeure à noter. Pour le reste de la direction artistique, la musique, la bribe de scénario qui est amorcé, le ton du jeu, c’est le jackpot. Hideo Kojima a clairement décidé de prendre le parti de la gravité et c’est fait sans jamais sembler boursouflé. Non seulement le jeu est bien joué, bien narré, magnifiquement mis en scène mais surtout il est dur moralement comme une très petite minorité de titres peuvent l’être. La violence de MGSV est tout autant graphique que morale. Sur les deux plans elle dérange réellement. Je ne cacherais pas qu’après une première partie de 72 minutes, j’ai lâché deux belles larmes de tristesse mêlée de dégoût à un moment précis de la cinématique finale…de même la seconde fois.

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MGSV : Ground Zeroes est dur de tous les points de vue. Moralement et ludiquement le titre montre que Hideo Kojima est au sommet de son art et il ne fait aucun doute qu’il faut attendre The Phantom Pain comme l’un des plus grands jeux auxquels on pourra jouer. Aucune des secondes que j’ai passé sur Ground Zeroes n’a été décevantes. Le jeu est un plaisir infini, d’autant plus quand on est un acharné de jeu d’infiltration, style maltraité depuis huit années maintenant. L’histoire parvient même à me rendre sympathiques voire cultes des personnages de Peace Walker dont je n’avais strictement rien à faire – je ne suis pas très friand de cet opus – et la dureté assumée du propos est maîtrisée de A à Z. Maintenant, Ground Zeroes est dur commercialement aussi. C’est une honte pure et simple sur le plan mercantile. Le jeu est frustrant dans son format, ne donnant pas l’impression d’une pleine expérience et très clairement, ce choix empiète sur le plaisir de jeu, ce qui ne devrait pas à être le cas. J’ai réussi personnellement à me procurer le jeu en occasion, pour ne pas soutenir la politique éditoriale de Konami qui me semble faire réellement une erreur ici. Je ne jetterais cependant la pierre à personne qui choisira de jouer au jeu et même de l’acheter en neuf pour la simple raison que malgré cette douche froide bassement pécuniaire Ground Zeroes montre que le projet Ogre, aujourd’hui Metal Gear Solid V, ça n’est pas du flan. Il ne faut pas acheter Ground Zeroes…mais il le faut tellement.

1Dans sa version la moins chère, dématérialisée sur PlayStation 3 et Xbox 360.

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9 réponses à “Metal Gear Solid V: Ground Zeroes

  1. « Il ne faut pas acheter Ground Zeroes…mais il le faut tellement. »

    Cette dernière phrase de ta critique résume tellement mon état d’esprit après avoir lu ton texte, salaud. è_é

    Mais je résiste. Je prouve que j’existe. è_é

  2. Ça fait du bien de lire un bon test, constructif sur cette pépite qu’est MGS V GZ.
    Surtout quand c’est toi qui le fait 😀

  3. Kojima qui vient tout bouleverser comme d’hab, même avec des pratiques honteuses, tellement le reste de l’industrie est à la ramasse B)

  4. Je me suis procuré le jeu et vraiment je n’ai pas eu envie de le lancer jusqu’à présent. A cause de la pratique que tu dénonces très bien (et aussi parce que Dark Souls 2).
    C’est marrant comme en 2 semaines, rien ne m’a donné envie d’y jouer et comme d’un coup, en 5 min de lecture sur ce blog, j’ai juste envie de le lancer maintenant. Mais bon je me le réserve pour ce week end.
    En tout cas, c’est super rassurant de te voir vanter les mérites du titre !
    Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas venu te relire plus tôt mais c’est toujours un véritable plaisir !

  5. D’accord sur le fait que le jeu ne suffit pas. Tu cites Gone Home en début d’article et The Prestige, ces œuvres là elles se finissent au bout de deux heures. Quand j’ai fini le jeu, je n’ai pas cessé de penser que rien que pour ce qu’on nous raconte il y aurait pu avoir bien plus de contenu. A cela s’ajoute la facilité du titre lors du premier run…

  6. Pingback: Parlons jeu, parlons bien n°23 – Metal Gear Solid V : Ground Zeroes [Xbox One] | Dans mon Eucalyptus perché·

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